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SEKIYA Shirô
(Trésor National
Vivant depuis 1977)
Vase à Fleur
Métal forgé (tankin),
avec soudures
à chaud (setsugô)
Musée
municipal
d'Itabashi - Tôkyô
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Il existe au Japon des personnes nommées "Trésors
Nationaux Vivants". Ce titre particulièrement honorifique
désigne des artistes officiellement reconnus comme "Détenteurs
de Biens Culturels Intangibles Importants".
Dès l'ère Meiji (1868), les biens culturels, uvres
d'art, monuments et sites naturels sont répertoriés et protégés
par des mesures successives au titre de "Propriétés
culturelles tangibles". C'est après la seconde guerre
mondiale, alors que le plan de relance économique fait craindre
des changements irréversibles vers la modernité et l'Occident,
que des lois, visant à la protection des biens culturels nationaux,
sont votées au Japon dans le souci de protéger ses traditions
artistiques et culturelles.
En 1955 est dressée une liste des arts traditionnels dont les meilleurs
représentants sont officiellement nommés "Détenteurs
de Biens Culturels Intangibles". Sont désignés
sous ce titre des artistes dont les connaissances et les savoir-faire
traditionnels révèlent la maîtrise de leur art et
des techniques ancestrales. La création de ce titre a pour but,
outre de conserver ses spécificités japonaises, d'assurer
aux générations futures une transmission de leur culture
artistique et de leurs connaissances techniques. Les "Trésors
Nationaux Vivants" ont pour mission de créer selon des
savoir-faire traditionnels mais également de former des disciples
afin d'assurer une continuité artistique.
Ce titre de "Détenteurs de Biens Culturels Intangibles"qui
devient vite dans le langage courant "Trésor National Vivant",
est révélateur de la vénération et du respect
dont bénéficie ces artistes. Pourtant, même si ce
titre, détenu à ce jour par 95 personnes, semble accorder
à l'artiste le statut d'uvre d'art, c'est bien la technique,
le travail artisanal qui est récompensé.
L'objet fonctionnel tient dans la vie japonaise une place fondamentale,
où l'usage est indissociable du plaisir esthétique. Cet
aspect essentiel de l'artisanat japonais, alors situé au plus près
de l'art, explique que l'artisan d'exception est reconnu artiste à
part entière.
Il est intéressant de faire un parallèle avec la France
où depuis quelques années, le travail des Métiers
d'art est valorisé, notamment avec la création des "Grands
Prix Nationaux des Métiers d'art", qui depuis 1976, récompensent
les professionnels ayant atteint une maîtrise incontestable de leur
métier.
présentation d'une
étude réalisée par Christine Bottin
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Le haïku n'est pas
un art bavard (1). Il ne désire pas expliquer, décortiquer
le monde, ni l'embellir en le noyant sous une multitude d'images, de sensations,
de métaphores lyriques.
L'art du haïku nous invite à rejoindre notre nudité originelle.
C'est cette nudité, cette simplicité volontaire qui permettent
au mystère du monde - le yûgen, cher aux poètes japonais
- de transparaître.
Intensité du regard, vivacité de l'écoute, jaillissement
précis de la moindre goutte de pluie, du moindre flocon de neige
C'est ainsi : le monde ne sera jamais une marchandise. Il se donne à
qui veut bien s'abandonner.
Araumi ya nawatobi no naka garandô
Mer agitée
l'espace dans le cercle de la corde à sauter
est entièrement vide
Ce haïku de la poétesse japonaise contemporaine
Niji Fuyuno est à la fois limpide et complètement
énigmatique.
Nous sommes au bord de la mer. Une mer houleuse et agitée. Non
loin de là, sur la plage, un enfant plein d'insouciance joue à
la corde à sauter. Il est tellement absorbé par son jeu
qu'il n'a même plus conscience d'exister.
Mais s'agit-il vraiment d'un enfant ?
Impossible de l'affirmer, car personne n'apparaît directement dans
le poème de Niji Fuyuno.
Toute l'étrangeté de ce haïku découle justement
de cette absence, cet espace entièrement vide au centre du cercle
de la corde à sauter.
Un espace silencieux, infiniment tranquille, contrastant avec l'agitation
de la mer.
Un espace vaste et pur où aucun tourment, aucun conflit ne pourra
jamais pénétrer.
Peut-on définir plus précisément ce vide ?
Peut-on en parler sans en briser le mystère ?
Voilà ce qu'en dit Lao Tseu dans son célèbre Tao
Te King :
" Trente rayons convergents, réunis au moyeu, forment une
roue ; mais c'est son vide central qui permet l'utilisation du char. Les
vases sont fait d'argile, mais c'est grâce à leur vide que
l'on peut s'en servir. Une maison est percée de portes et fenêtres,
et c'est leur vide qui la rend habitable. "
De même, pour paraphraser Lao Tseu, on pourrait dire que c'est le
vide au centre de la corde à sauter qui lui permet de tournoyer
autour de notre corps.
Le vide est ce qui nous permet de jouer avec le monde, traverser toutes
les frontières, danser entre terre et ciel.
Le vide est l'axe secret autour duquel tournoie librement notre cur.
Yuku natsu no sudare o kakage nani
mo mizu
L'été passe.
Je soulève un store
Je ne regarde rien.
Là encore, avec des mots très simples, Tae
Kakimoto nous fait partager une expérience totalement vertigineuse.
Les saisons se succèdent, le temps s'écoule, inexorablement.
La poétesse s'approche d'une fenêtre et soulève le
store qui lui dissimule le monde extérieur.
Rien de précis n'attire son regard.
Rien de particulier ne capte son attention.
Silencieuse et immobile, Tae Kakimoto s'abandonne totalement à
cette contemplation du rien.
Ce " rien " n'évoque ni la résignation, ni le
désuvrement, ni le dégoût. Ce " rien "
n'est pas triste, ennuyeux ou pénible à vivre. Je le perçois
plutôt comme une grande légèreté d'être,
une infinie disponibilité du cur.
Nous touchons là du doigt un des mystères du haïku,
qui ne cherche pas à combler le vide de notre vie, mais plutôt
à nous délester du trop plein qui nous empêche d'être
à l'écoute de tout.
Un haïku existe, non par ce qu'il ajoute au monde, mais par ce qu'il
ôte à la pesanteur de notre esprit.
Sabishii zo hitori go-hon
no yubi o hiraite miru
Tellement seul
J'ouvre pour voir
Mes cinq doigts
Ne pas se laisser piéger par la soi-disant banalité
des choses, contempler intensément ce qui se trouve autour de nous,
ouvrir en grand les portes de notre cur, voilà l'expérience
à laquelle nous invite également Hôsaï Ozaki.
Il suffit de soulever le store de notre indifférence et soudain
la vie se déploie dans toute sa fraîcheur.
Même l'extrême solitude ou la mélancolie peuvent alors
avoir quelque chose de vif, d'infiniment vivifiant et vigoureux.
Mêmes les choses les plus habituelles, les plus ordinaires (comme
les cinq doigts d'une main) peuvent soudain nous apparaître sous
un jour neuf et ahurissant.
Dernièrement, j'ai ressenti une émotion de ce genre en lisant
le journal intime d'Etty Hillesum. Nous sommes en 1942, en pleine guerre.
Etty Hillesum est une jeune femme hollandaise de seulement 28 ans. Elle
périra un an plus tard en déportation. Et pourtant, au cur-même
de la tourmente, elle ne cesse de célébrer le mystère
du monde :
" Cet après-midi, regardé des estampes japonaises avec
Glassner. Frappée d'une évidence soudaine : c'est ainsi
que je veux écrire. Avec autant d'espace autour de peu de mots.
Je hais l'excès de mots. Je voudrais n'écrire que des mots
insérés organiquement dans un grand silence, et non des
mots qui ne sont là que pour dominer et déchirer ce silence.
En réalité les mots doivent accentuer le silence. Comme
cette estampe avec une branche fleurie dans un angle inférieur.
Quelques coups de pinceau délicats - mais quel rendu dans le plus
infime détail ! - et tout autour un grand espace, non pas un vide,
disons plutôt : un espace inspiré. Je hais l'accumulation
des mots. Il faut si peu de mots pour dire les quelques grandes choses
qui comptent dans la vie. Si j'écris un jour (et qu'écrirai-je
au juste ?) je voudrais tracer ainsi quelques mots au pinceau sur un grand
fond de silence. Et il sera plus difficile de représenter ce silence,
d'animer ce blanc, que de trouver les mots. " (2)
Je ne sais pas si, avant sa mort, Etty Hillesum a eu le temps de découvrir
l'art du haïku, mais à l'évidence, elle aurait aimé
cette forme de poésie qui ne cherche pas à dominer le silence,
mais à se fondre en lui.
" J'ai l'impression, jour après jour, d'être mise à
fondre dans un grand creuset, et pourtant d'en ressortir chaque fois ",
écrivait encore Etty.
S'effacer, se simplifier à l'extrême
pour renaître.
Tout au fond de notre cur, comme au centre du cercle de la corde
à sauter, s'étend un vide sans limite, un espace sans frontière,
qui est à la fois partout et nulle part.
Ce territoire n'est ni au Japon, ni en France, il fait corps avec toute
la Terre, tout l'univers.
C'est le point invisible à partir duquel jaillit toute création.
Le point zéro.
La cime de la conscience où le film de notre vie défile
en permanence.
Nous retrouvons ce point central dans ce haïku de Seïshi
Yamaguchi :
Katatsumuri uzu no owari ni ten o
utsu
Point final
De l'escargot
Au milieu de sa coquille
Ce "point final" au centre de la coquille de
l'escargot est aussi son point d'origine. Car c'est à partir de
ce point fixe que le mollusque a bâti peu à peu la spirale
de son habitacle.
Spirale de la vie qui se déroule sans fin
Spirale des formes qui apparaissent, se déploient et finissent
tôt ou tard par s'évaporer
Pourtant, à tout moment, il nous est possible de rebrousser chemin,
de rejoindre cet axe immobile, ce centre de gravité où tout
s'enracine
Le haïku n'est pas le seul à avoir exploré ce terrain
fondamental. Toute poésie véritable jaillit de ce même
point. Ainsi, au début du XXème siècle (moment où
le haïku, "importé" par Paul-Louis Couchoud, a commencé
à faire ses premiers pas en France), le poète Valéry
Larbaud écrivait (3) :
"
où
que j'aille, dans l'univers entier,
Je rencontre toujours,
Hors de moi comme en moi,
L'irremplissable Vide,
L'inconquérable Rien. "
Ce Vide-Rien est à la fois désertique et
verdoyant. Immobile et fluctuant. On ne peut y plonger qu'entièrement
nu. Sans armure. Sans complication. Sans idée préconçue.
Natsu giri ga kutsu no katachi de
kuru asa ka
Matin d'été
La masse de vapeur qui vient
A la forme d'une chaussure
Ce haïku de Ryu Yotsuya est un petit bijou
d'étrangeté. Tout le monde le sait, les chaussures sont
fort utiles pour l'homme dit "civilisé" : elles lui permettent
d'arpenter le monde solide.
Mais à quoi peut donc servir un nuage de vapeur en forme de chaussure
?
Permet-il de marcher, de gambader au milieu du vide ?
Qui nous le dira ?
D'une manière subtile et humoristique, Ryu Yotsuya nous invite
à explorer cette autre rive, ce vide sans forme qui peut revêtir
toutes les formes - y compris celle d'une chaussure.
Ni pesanteur ni morosité. Le vide a envie de s'amuser avec nous.
Le vide (et ses volutes insaisissables) n'attend que nous pour se dévoiler.
Essayons de nous en approcher le cur ouvert.
Alors, qui sait, nous aurons peut-être quelques petites surprises
?
Thierry CAZALS
Tous les haïkus cités dans ce texte ont été
écrits par des poètes japonais contemporains. Ils sont extraits
de Haïku sans frontières : une anthologie mondiale, éditions
David.
(1) Dans sa forme originelle, le haïku est un poème
de trois vers de respectivement 5, 7, 5 syllabes.
(2) Une vie bouleversée, journal d'Etty Hillesum (1941-1943), éditions
du Seuil.
(3) Valery Larbaud : Poésies de A. O. Barnabooth, éditions
Gallimard.
Ce texte est paru en japonais dans la revue poétique
Mushimegane dirigée par Niji Fuyuno et Ryu Yotsuya (site internet
: loupe@big.or.jp) et en français dans la revue trimestrielle Place
aux sens (littérature, philosophie, poésie).
Parmi les livres publiés par Thierry
Cazals : Le rire des lucioles (contes et haïkus) et Quoi
de neuf aujourd'hui ?, aux éditions Opale (12 bd de Strasbourg
- 75010 Paris).
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